26 mai 2012

Perdu

Une aventure de Gilles


Hier, je dis à ma blonde : t'as pas le goût de petites camarones a la diabla?
C'est difficile de dire non.
Aussitôt dit, aussitôt fait, on enfourche moto et scooter et on se retrouve chez Lupita à Aticama pour notre mets préféré. On s'en régale une fois par semaine, toujours à la même place.

Après, Anne rentre à la maison et je décide d'aller voir de mon bord mes amis Tony et Pancho qui travaillent au village de la Palma. C'est un bon 6 ou 7 kilomètres. Arrivé sur les lieux, les routes sont affreuses, je sens la moto perdre son contrôle. Non, non c'est pas vrai, j'ai une putain de crevaison, caramba!

Il est deux heures de l'après-midi. Il fait une de ces chaleurs ! on entend la cigales et les criquets. Les maisons sont closes, les volets fermés. Pas une âme qui vive dans ce bled perdu et moi, et moi qui pousse ma grosse Bertha sous ce soleil écrasant et poussiéreux. Je prends régulièrement la lecture de mon vieux body, comment est la pression? Pas mal mais faudrait qu'il se repose un peu parce qu'il fait monter ses palpitations... Attention, coup de chaleur dans le dos, on prévoit une crampes sur le côté sud-ouest!

J'étais vraiment mal barré, un village fantôme, une crevaison, une marche joyeuse pour le retour à la maison de plus de 6 kilomètres en poussant une moto... avec cette chaleur, j'allais faire péter au fret mon corazon. Non vraiment, je ne suis pas chanceux. Ma tête tournait toujours la même rengaine : pourquoi aujourd'hui? Pourquoi, pourquoi...? Mes pieds enflaient et mon souffle devenait de plus en plus court. 

Je décide d'aller m'acheter une bouteille d'eau, histoire de faire baisser la pression. Par chance, Anne m'avait donné 200 pesos au resto. D'habitude, je me promène sans le sou.

La dame, dans l'ombre, cachée derrières ses étagères de frijoles, me regarde de son noir regard. Le premier coup d’œil n'était pas si méchant que je le pensais. La señora était même plutôt sympa.
- Hay cambio para dos cientos pesos?
- Si senor, pero, que passa, tu es perdido?
- Si! y tengo un problema con mi moto. Sabes donde un taller mecanico fiable?


Miracle, en plus d'avoir de l'eau pour ma rafraîchir, j'avais également l'adresse d'un atelier mécano.
- «Facil : derecho, derecho, despues derecha, dos calles, derecha y esta la casa tres... » Osti. Je me suis perdu, évidemment. Je demande à un jeune pas-de-dent (qui voulait à tout prix me parler en anglais) où se trouve le garage d'un nommé Colo... . Avec l'accent qu'il avait et son sourire édenté, je le préférais en espagnol. Anyway, d'après son baragouinage, le garage était tout près. Je réussis enfin par arriver chez mon mécano.

Un fond de cour où tout traîne, des carcasses de bagnoles oubliées depuis des décennies, pas un son, que des mouches volant autour de moi. Je vois un vieux assis sur un pneu en guise de chaise.

- Pardon, ou se trouve el patron?
D'un signe de tête, il m'indique un grand slack en combinaison blanche —enfin... qui avait déjà été blanche un jour— se rapprocher de moi d'un air inquiet. Je lui explique mon problème...

Rien, pas de réaction.
Ça y est, me dis-je, je suis tombé sur une famille de profonds dégénérés qui coupent les clients gringo pour en faire de la ceviche «especial».

Il dit à son acolyte qu'il ne comprend pas ce que j'ai dit. L'autre vient me voir en me demandant de lui réexpliquer le problème. Ah bin dis donc, el senor il veut qu'on répare son pneu, t'as compris là? Si, mais j'ai pas de tube pour la roue arrière! Ah non, c'est pas vrai. Le grand efflanqué s'aperçoit que je suis découragé et va derrière une pile de brol, voir s'il y aurait pas un vieux condom qui ferait faire l'affaire. Je rigole mais il a quand même réussit à trouver un vieux pneu qui sera découpé pour récupérer la chambre à air et la coller sur mon tube encore viable. Bef, me bidouner une solution à la mexicaine. J'étais tout content de constater qu'il n'était pas si bête qu'il le laissait voir. Hourra, combien de temps pour le travail? Trenta minutos y vingt pesos. Shit, c'est moins de deux dollards. Ok, listo.

J'étais heureux de l'inventivité mexicaine, avec rien, ils nous réparent presque tout... quoique ça ne tient pas très longtemps... Prends ce qu'on t'offre et va faire réparer plus tard, dans un garage plus professionnel. Bah oui, pourquoi pas.

Je reviens trente minutes plus tard. Mes deux mécanos de Formule 1 ont terminé et gonglent le pneu. Pffffffffff.... PAF! La chambre à air n'a pas tenu le coup. Hijo de puta, la solution «bricolée avec rien» est morte de sa belle mort et ne sera pas retenue. Mon gars me regarde avec les yeux tristes de Pemex. Je lui explique que c'est pas grave. Il m'offre d'aller au village voisin pour acheter un tube neuf.
- Je ne comprends pas là, on peut trouver un tube à Aticama ? C'est génial, fantastique, pourquoi ne pas l'avoir proposé avant?
- Ben, j'ai pas d'autos pour aller au village.
- Et c'est quoi tous ces camions autour de nous et dans la rue, on déborde d'autos!
- Ah ça... celui-là ne roule pas, celui-ci il n'a pas de frein, l'autre pas de transmission...

Je me résigne, pas de chambre à air, pas de moto, je n'ai plus d'autre choix que de marcher en gougounes jusqu'à la maison. La vie est parfois cruelle.

Je conviens toutefois, avec mon nouvel ami qu'il me répare le pneu demain avec un tube neuf et qu'il fasse le transport de la moto jusqu'à ma maison. Voilà 150 pesos et me reste 20 pesos, ce sera pour ma cerveza.

En retournant à pied sur les galets de la rue, je me souhaite de revoir ma Honda. Et s'il ne venait pas me la rapporter ? Et s'il disparaissait comme le réparateur de télés ?

Maudissant le ciel de ne pas avoir mis mes souliers, je marche pépère... j'en ai au moins pour deux heures avant d'arriver à la maison...

Je n'ai pas encore fait deux coins de rue que j'entends klaxonner derrière moi : Leon Pope s'arrête en demandant si j'ai un problème. Et comment! Me voilà bien assis dans le 4x4, une brise légère d'air climatisé caresse mon visage en nage.

Le lendemain à 9 heures, mes deux amis de La Palma me débarquaient ma moto fraîchement réparée. Y a pas à dire, les vrais voleurs ne vivent pas dans les pays pauvres.

3 commentaires:

  1. fmommeja@free.fr26 mai 2012, 12:09:00

    Superbe récit d'une aventure mexicaine de plus !
    Merci pour ce partage.

    Gaffe au corazon quand même. :)

    --
    Frédéric

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  2. Merci Frédéric,
    je sais que je n'ai pas la plume de ma Blonde et c'est pourquoi j'accepte avec joie le commentaire! N'ayez crainte pour le corazon,je ne prends plus de chance et j'ai toujours un petit flacon de nitro dans ma poche arrière.
    Gilles

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  3. Ah mais la différence avec la blonde réside dans le vocabulaire inconnu. Les gougounes, bidouner, faire péter au fret...
    Et un suspens maintenu jusqu'à la fin.

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