1 juin 2012

Vieux maudit !

[Gilles prend goût à l'écriture]

Quand je termine un tableau, j'ai toujours une envie de fumer un cigare. J'ai pourtant arrêté depuis un bout, mais y a rien à faire, ça me monte au cerveau. Comme je n'ai plus de puros à la maison, je me contente d'un verre de rhum ou de tout autre alcool qui traine sur les tablettes. Anne me demande si je n'irais pas à San Blas lui acheter un sac de ciment pour coller la céramique qu'elle remplace, depuis qu'on s'est aperçus qu'il y avait des colonies de termites un peu partout, et surtout sous le comptoir de la cuisine, et puis du pétrole, qu'on va pulvériser un peu partout par précaution.

No problema, j'en profite pour oublier mon manque de nicotine. 

Après avoir fait trois magasins, je m'apprête à retourner à la maison quand, en tournant sur une autre rue, je passe devant le petit dépanneur du Senor Salvador... mon ancien pusher, celui qui me vendait des cigares à prix prohibitif. Mon envie de fumer me remonte aussitôt dans les veines. 

Ah puis merde, même si je sais que je me fais avoir par le vieux criss (on a trouvé, depuis, à Tepic, les mêmes cigares à la moité du prix) et que fumer n'est pas bon pour moi, j'arrête pour voir s'il y a pas un petit cubain qui traine pour moi. 

La boutique du senor Salvador est un capharnaüm, la caverne d'Ali Baba. On y trouve de tout : des engrenages, des clés à tout, des morceaux de moteurs, des canes à pêche, des outils vraisemblablement volés, des éperons de vequero, de la crème glacée maison, de l'eau, des cigarettes canadiennes, ...

Quand on y va, il a du mal à se rappeler qui on est. Américains ? Canadiens ? Anglophones ? Comment on s'appelle ?
Ah, mais, chaque fois, il demande des nouvelles de Jean-Luc-le-Belge qu'il a vu une fois, et qu'il a ce jour-là collé d'office sur le poteau électrique devant chez lui  pour bien voir qu'il mesure plus de deux mètres!

















El senor n'est pas facile à dealer. J'essaie à chaque fois, j'y arrive presque mais j'arrête toujours quand je constate qu'il est sur le point de pleurer. Un vieux comédien qui a vu couler beaucoup d'eau... dans ses yeux. 

- Ah senor canadiense, como estas? 

- Muy bien, hay un puro de buena qualidad aqui? 

- Si, si, tengo el famoso puro local a 20 pesos. 

- Caramba, estos puros son muy carro pero... esta bien. Yo tomo un paquete. 

Le vieux mexicain me prépare un paquet tout en demandant où est mi esposa. Elle voudrait peut-être également une cartouche de Seneca. 

- Ana travaille à la maison, elle refait la céramique du plancher et du mur parce qu'on est envahis par des termites. 
À ce mot, je le vois reculer comme si je venais de parler du diable en personne. Je lui demande s'il a des problèmes avec ces bibittes là? 

- Ah, ne me parle pas de «comejenes», je ne peux pas entendre prononcer ce mot. Je vais te conter une histoire vraie et tu vas comprendre pourquoi je hais ces bestioles :

Un ami m'avait demandé de lui prêter de l'argent, 40 000 pesos pour être plus précis. Tu me connais (et comment, Savador, t'es riche comme mon Séraphin national !) j'ai la main sur le coeur (et l'autre dans ma poche arrière). Je lui prête donc la somme désirée et on s'entend qu'il me rembourse dans un an. 

L'année passe et je n'ai plus de nouvelles de mon ami. Un jour, il vient me voir en disant qu'il ne peut pas me rembourser au complet. Il m'offre 25 000 pesos et le reste dans six mois. Je n'avais pas le choix, j'accepte donc son offre et je cache mon pécule dans un coin perdu de mon magasin. 

Six mois plus tard, il me paye rubis sur l'ongle. J'étais tout heureux d'avoir été payé. Je vais déposer les 15 000 pesos avec l'argent caché quand  je m'aperçois avec horreur qu'il n'est plus là. Plus rien, dans ma cachette ! C'est impossible me dis-je. J'appelle ma femme, qui me dit qu'elle n'y a jamais touché. En me rapprochant de ma cachette, je vois des morceaux de plastique, comme des pastilles transparentes, les hologrammes... 

Mes dineros n'ont pas été volés mais mangés par... les termites !!!
25 000 beaux pesos, bouffés par des bestioles. 

Le pauvre vieux criss en pleurait encore, sa voix troublée par la terreur. 25 000 pesos envolés, des mois et des mois de travail... des milliers de puros vendus cinq fois le prix. Plus jamais je ne cacherai mes dineros, dorénavant je les transporte sur moi, en me sortant une pile de cinq cent pesos épaisse comme sa main. Pauvre senor Salvador, j'avais tellement le goût de lui dire que le vol ne rapportait pas mais je me suis simplement contenté de lui donner mes deux cent pesos pour dix misérables cigares. Allez, merci du conseil en me cachant pour ne pas rire trop fort. 

Le vieux calvaire... j'ai au moins la joie de savoir que les termites m'ont aidé à me venger de son avarice.

3 commentaires:

  1. fmommeja@free.fr1 juin 2012, 23:16:00

    J'adore, sur la photo, la bouille du vieux grigou, la transparence de l'eau minérale et la photo de la chica bonita sur la porte pour attirer le chaland !

    --
    Frédéric

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  2. Anne et Gilles je suis un peu frustrée le Québec ça va mais vos aventures
    mexicaines? bon j'aime bien les lire... bises
    Anne-Catherine

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  3. C'est sans doute ce coup de pied au c*l qui me poussera à écrire ;-)

    En fait, il fait tellement chaud qu'on met un peu son cerveau à OFF.

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