24 oct. 2015

Quand Patricia te pose un lapin


On avait rendez-vous, non ?

C'était public, tout le monde parlait de nous. On t'attendait, Chérie...
On était là, 20 km avant le bout ouest de la ligne rouge.


On avait travaillé fort pour ton arrivée : on a vidé le rez-de-chaussée vers l'étage, décroché les tableaux des murs, vidé les bibliothèques, monté les appareils électriques, chargé des batteries de batteries, rentré les meubles extérieurs, sorti le nez mille fois pour vérifier sur Internet si tu arrivais,  couru chercher des cages à chats, dégrippé des charnières et loquets de fenêtres-jamais-fermées-et-rouillés, préparé des valises sans oublier rien, les médicaments, la trousse de secours, des biscuits, des conserves, des sous, les passeports et documents importants, coupé le gaz, débranché tout, commencé à vider la piscine pour que les vagues s'y déversent plutôt que dans le salon avant de penser que, non, tout compte fait, l'eau dans la piscine protège ses murs des chocs,...
Bref, on était prêts.

Et dehors, c'était comme ça :

Des vaguelettes. La mer, calme comme un  lac.
Le calme avant la tempête, on se disait.

Des amies de Santa-Cruz s'étaient fait convaincre d'évacuer vers le petit hôtel de l'autre côté de la route, un peu en hauteur. Elles nous invitaient à venir les y rejoindre.
C'est vrai qu'à 10 mètres de la mer, même 4 mètres au-dessus de la mer, en cas d'ouragan, c'est pas le meilleur endroit où rester. On a déjà vécu des queues d'ouragan bien loin dans la mer qui nous envoyaient des vagues jusque dans la cuisine ou jusqu'au toit.
D'autres amis ont défilé toute la journée à la porte : on file à Tepic, vous venez ?
Des messages sur Facebook nous enjoignaient à évacuer, vite.

Mais on te sentait pas, Patricia.

À 5 heures, la Protection Civile est venue nous dire d'évacuer vers la salle communale d'Aticama, d'où des autobus nous évacueraient vers Tepic en cas de danger.

"Laisse-nous une heure, on n'a pas fini de se préparer", j'ai dit.
On a continué de prendre de tes nouvelles sur Internet, émerveillés qu'Internet existe encore.

À 6 heures, la Protection Civile est revenue nous dire d'évacuer vers Aticama.

"Une minute", on a dit.
J'ai commencé à penser que c'était sérieux. Internet continuait de nous dire que tu étais la plus forte, le plus incroyable des ouragans. Sur Twitter, des gens proposaient qu'on instaure un niveau VI sur l'échelle Saphir-Simpson, pour correspondre à tes 880 millibars de pression et tes vents de 400 km/h jamais enregistrés auparavant.








Gilles s'est décidé à aller faire le plein du camion, mais la station service avait déjà été évacuée. On vivra avec un quart de plein...
Alors, on s'est dit qu'on pouvait bien aller voir à l'hôtel. C'est juste à 1 km d'ici. On a tout fermé, paqueté les chiens mais décidé de laisser les chats qui avaient tout de même 2 étages où se réfugier; et que ce serait tout de même mieux pour eux que de rester en cage pour 24 heures dans un lieu inconnu.
On a pensé à emporter une bouteille de vin en plus de nos vivres d'urgence.

À l'hôtel, avec nos amies, on a bu notre bouteille de vin sous le palapa envahi de moustiques, puis on a commencé à avoir faim.
Tu touchais la côte, 200 km au sud.
Les vagues ont commencé à faire du bruit.

Alors on s'est dit qu'on avait bien le temps d'aller se préparer un spaghetti ail et huile à la maison en t'attendant. T'aimes ça, l'haleine d'ail, Patricia ?

Sur Facebook, les prières, les invocations déferlaient. "Protège-nous, Seigneur"...
On surveillait qui, de nos voisins, avait négligé les ordres d'évacuation... Presque tous.

On a bien mangé, on est retournés à l'hôtel. Puis... Non, on te sentait pas. On n'a pas voulu dormir là.
On est rentrés à la maison avec les chiens. Puis, tant qu'à faire, on a recueilli les deux chiens-sans-maître qui squattent l'hôtel d'à côté dont les responsables avaient évacué en les laissant dehors.
Les chats ont tous dormi à l'étage.

Au soir, Facebook m'a surprise par son application "safe" qui me demandait de me rapporter comme "en sécurité".









Et nous on a dormi comme des bébés.
Pas un camion, pas une auto pour faire du bruit sur la route. Pas un chien pour aboyer. Pas une vaguelette pour nous réveiller.

Finalement, Chérie, tu nous a snobés.

Ce matin, mon Facebook m'a inondé de remerciement au dieu qui nous a épargné.
Ce soir, l'épicerie face à la mer essayait de réintégrer tout son assortiment évacué.
Toute la journée, on a remis en place tout ce qu'on avait préparé pour toi.

T'es pas fiable, Patricia !

Ce soir, l'église d'Aticama débordait de fidèles reconnaissants.

Le réchauffement climatique est une illusion, hein ?

3 commentaires:

  1. Je sais que tu es déçue d'avoir raté une catastrophe mais, pour ma part, j'étais soulagée hier soir quand tu as écrit que Patricia vous avait posé un lapin.
    Soit dit en passant, je suis heureuse de découvrir ton blogue !
    P.S. Tu as une belle plume, Anne.

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